La neuroéducation a-t-elle un avenir?

Référence : Duroisin, N. (2019). L’avenir de la neuroéducation. LUMONS-élément n°31 (fév. – av.), p. 6-8.


« Comment fonctionne le cerveau de mes élèves ? » ; « Que se passe-t-il dans la tête de mes élèves quand ils apprennent ? » ; « Pourquoi mes élèves oublient-ils ce qu’ils ont appris ? » ; « Comment favoriser de meilleurs apprentissages ? » ; « Les recherches menées en psychologie cognitive et neurosciences peuvent-elles m’aider à mieux enseigner ? » ; … autant de questions fondamentales qui restent bien souvent sans réponse. Certaines ont été données le mardi 12 février lors d’une journée d’étude destinée à l’ensemble des acteurs du système éducatif et organisée à l’UMONS dans le cadre du « Pacte pour un Enseignement d’Excellence » par l’Institut d’Administration Scolaire (INAS). Natacha Duroisin, Docteure en Sciences psychologiques et de l’Education et organisatrice de cette manifestation, répond à nos questions autour du thème « Mieux comprendre le fonctionnement cognitif des élèves pour mieux ajuster les pratiques pédagogiques ».

La thématique du développement cognitif a été choisie parce qu’elle constitue un des axes de recherche de l’Institut d’Administration scolaire (INAS). Cet institut, dirigé par le Professeur Marc Demeuse, est impliqué dans de multiples projets de recherche nationaux et internationaux visant notamment le développement d’outils ou de situations d’enseignement-apprentissage et la formation des enseignants, explique Natacha Duroisin. Afin d’amener l’enseignant à produire tout support (au sens large) permettant à ses élèves d’apprendre, il est nécessaire que celui-ci dispose de connaissances en psychologie cognitive, en psychologie développementale et soit également informé des dernières avancées dans le domaine des neurosciences cognitives. On part donc du principe qu’« il est nécessaire de connaître le fonctionnement et le développement cognitif des élèves pour pouvoir enseigner plus efficacement ». Nous avons fait de ce principe, l’objet d’une journée d’étude. Cette thématique correspond également aux demandes et besoins actuels rencontrés par les intervenants du monde scolaire : ce n’est pas pour rien si nous avons aussi rapidement dû afficher complet ! Nous avons reçu des futurs enseignants, des enseignants du maternel, du primaire, du secondaire, des directions, des membres de l’inspection mais également des psychologues, des formateurs de Haute-Ecole, des professeurs d’Université et des chercheurs. L’objectif de la journée était de décrire et d’expliciter, au moyen d’illustrations concrètes, certains des mécanismes cognitifs et conatifs liés aux principaux apprentissages qu’un individu doit parvenir à acquérir et exercer tout au long de sa scolarité et au-delà. Il n’y a pas de recettes miracles données toutes faites. Il y a un certain nombre de pratiques à favoriser compte tenu du développement et du fonctionnement cognitif qu’il faut expérimenter sur le terrain, en contexte scolaire, pour ensuite en constater les effets dans le chef des élèves ».

Peut-on parler d’un réel engouement pour le domaine des neurosciences et ses apports dans le milieu éducatif ?

On parle même de « neuroéducation » ou encore de « neurosciences éducatives ». Il est par exemple aujourd’hui possible, grâce à l’Imagerie par Résonance Magnétique fonctionnelle (IRMf), de mesurer les activités cérébrales d’un individu qui réalise une tâche cognitive particulière, en d’autres termes « de voir ce qui jusqu’alors n’était pas visible, c’està-dire l’activité du cerveau, quand un individu exécute une tâche ou apprend ». On peut donc étudier les mécanismes cérébraux impliqués dans les apprentissages scolaires et liés à l’enseignement afin de mieux comprendre le développement et le fonctionnement du cerveau des élèves. In fine, la compréhension des liens entre les processus neurocognitifs et les apprentissages permettent d’apporter, d’une part, de nouvelles opportunités d’amélioration des pratiques d’enseignement et, d’autre part, des pistes de solution à certaines problématiques éducatives (troubles spécifiques d’apprentissage, par exemple).

Comment en est-on arrivé à cette évolution progressive du « Qu’est-ce que j’apprends ? » vers le « Comment j’apprends ? »

Si on pensait autrefois qu’un bon enseignement était principalement lié aux qualités intrinsèques de l’enseignant, autrement dit, qu’un bon enseignant suffisait ; on sait aujourd’hui qu’il ne suffit plus seulement d’enseigner et de savoir enseigner, il faut également que les élèves apprennent. En matière d’évaluation, ce changement peut également être remarqué bien qu’il soit plus récent et pose plusieurs défis de taille. Si auparavant, l’évaluation portait exclusivement sur les contenus, c’està-dire les savoirs notionnels enseignés, l’évaluation tend, à présent, à prendre davantage en considération les processus cognitifs mis en œuvre par les élèves. L’intérêt est, par exemple, d’adapter l’évaluation aux capacités cognitives de l’élève : on ne peut pas évaluer n’importe quelle acquisition à n’importe quel âge ! Pour parvenir à faire apprendre ses élèves et les évaluer, il est donc nécessaire que l’enseignant connaisse le développement et le fonctionnement du cerveau de ses élèves lorsque ceux-ci sont confrontés à différentes tâches requérant des capacités d’attention, de raisonnement, d’inhibition…

Est-ce pour autant la panacée à un apprentissage forcément plus efficace ?

Si cette approche bénéficie, pour l’instant, d’un réel enthousiasme auprès d’une large population, il est important que chacun fasse preuve d’esprit critique quant aux pratiques annoncées comme « révolutionnaires puisque basées sur des résultats de neurosciences ». Il serait, en effet, illusoire de croire que les neurosciences apportent, de facto, des recettes magiques aux enseignants. Il y a un chemin non négligeable à parcourir entre le laboratoire et la classe avant d’aboutir à la proposition de recommandations pédagogiques. De plus, il s’avère judicieux de mettre en perspective les récents résultats obtenus dans le champ de la neuroéducation avec les connaissances et théories mises en lumière par d’autres champs de recherche. En effet, les neurosciences cognitives ne sont pas les seules sciences à contribuer à l’avancement des connaissances en ce qui concerne le fonctionnement neurocognitif de l’individu. La psychologie développementale et la psychologie cognitive, deux champs disciplinaires qui s’ancrent dans des dizaines années d’expérimentations et de confirmations, sont également à considérer quand on veut comprendre le développement et le fonctionnement cognitif des individus.

Est-il vraiment possible de mieux comprendre le fonctionnement cognitif de l’élève pour mieux ajuster les pratiques pédagogiques des enseignants ? Pouvez-vous donner quelques exemples concrets ?

Oui, cela est possible. Les connaissances cumulées dans les domaines des neurosciences et de la psychologie cognitive ont, par exemple, permis de démontrer qu’apprendre nécessite de la pratique et de la répétition. Pour qu’il y ait apprentissage, il faut qu’il y ait « réactivation neuronale ». Si l’apprenant cesse de réaliser régulièrement des exercices, les neurones ne seront plus mobilisés, ne s’activeront plus pendant un certain laps de temps et les connexions neuronales associées à certains apprentissages s’affaibliront progressivement jusqu’à ce que les neurones se déconnectent les uns des autres. L’enseignant doit donc proposer des tâches qui impliquent des savoirs ou des habiletés spécifiques afin que l’apprenant soit engagé cognitivement. Il doit, par exemple, questionner les élèves, les interroger très régulièrement et demander à certains élèves d’enseigner ce qu’ils ont compris à d’autres élèves. Ces activités spécifiques permettent la réactivation neuronale et jouent un rôle important dans la consolidation des apprentissages. Les résultats des recherches montrent également que les neurones liés aux apprentissages se réactivent lors des périodes de repos. Concrètement, cela doit amener l’enseignant à planifier différemment ses cours. Il est ainsi préconisé d’espacer les périodes d’apprentissage : répartir les séances d’apprentissage sur de courtes périodes, éviter de regrouper les périodes d’enseignement sur un même sujet et donner des exercices à faire qui sollicitent des contenus enseignés antérieurement.

Avez-vous d’autres exemples ?

Dans un autre domaine plus spécifique, celui des apprentissages spatiaux, de récentes recherches réalisées en neurosciences ont mis en évidence que les individus qui utilisent une stratégie spatiale (c’està-dire ceux qui élaborent et utilisent des cartes cognitives à l’aide de repères et d’indices visuels pour notamment déterminer où ils se trouvent et où ils veulent se rendre) sont les seuls sujets à présenter une activité significative de l’hippocampe. À contrario, il a été remarqué une diminution de l’activité cérébrale chez ceux qui utilisent une stratégie de type stimulus-réponse—stratégie basée sur l’accomplissement de façon automatique de trajets—sans qu’une attention particulière soit portée à l’environnement. Le fait inquiétant est qu’il a été démontré que les individus ont de moins en moins recours à la stratégie spatiale avec l’âge. Les recherches que nous avons menées en psychologie cognitive ont confirmé et affiné ce résultat. Nous avons pu démontrer, via des exercices d’observation et de reproduction dans des environnements virtuels paramétrés, qu’à partir de 10-11 ans, la stratégie spatiale préférentiellement adoptée était une stratégie de type stimulus-réponse. Très concrètement, cela signifie que les enseignants de maternelle, primaire et de secondaire doivent aiguiser le sens de l’observation du détail des apprenants afin de faire travailler correctement le cerveau. Il faut notamment sensibiliser les élèves à l’espace qui les entoure ; en classe ou en dehors de celle-ci, prendre le temps de faire remarquer aux élèves que l’espace est composé d’une multitude d’objets aux couleurs et formes variées ; lors de sorties, demander aux élèves de prêter une attention particulière à l’emplacement des repères qui composent l’environnement ; réfléchir à de nouveaux itinéraires ; en mathématiques, opter pour l’utilisation de Réglettes Cuisenaires, faites découvrir les notions de distance en les faisant parcourir physiquement…

Pensez-vous que le monde éducatif dans son ensemble, y compris l’université, a suffisamment pris conscience de l’intérêt qu’il y a à prendre en considération le lien entre développement cognitif et pratiques pédagogiques ?

En tout cas, nous sommes aujourd’hui dans un contexte propice à cette prise de conscience. Les récentes découvertes réalisées dans le domaine des neurosciences et l’engouement pour ce champ de recherche amènent les acteurs du monde éducatif à se poser de nouvelles questions sur leurs pratiques pédagogiques, à reconsidérer leurs habitudes pédagogiques et, pour certains, à s’essayer à un « nouveau métier », celui d’ « enseignant-expérimentateur ». Le monde de l’éducation commence tout doucement à prendre conscience du fait qu’on ne peut pas bâtir des connaissances de manière durable et efficace sur du sable et qu’il convient donc, pour pouvoir mieux enseigner, de comprendre et de prendre en compte le fonctionnement et le développement cognitif des élèves. À partir de ce moment, les enseignants ouvrent également la porte à la psychologie cognitive et la psychologie développementale. Le monde académique doit également se sentir concerné par le lien à tisser entre le développement cognitif des étudiants et la mise en place de pratiques pédagogiques. Une récente découverte en neurosciences montre, en effet, que le cerveau termine son développement et arrive à maturité vers l’âge de 25-30 ans.

Référence : Duroisin, N. (2019). L’avenir de la neuroéducation. LUMONS-élément n°31 (fév. – av.), p. 6-8.

Enseigner les mathématiques : Enquête à destination des enseignants francophones (Belgique, France, Québec, Suisse)

Vous êtes enseignants francophones (Belgique, France, Suisse, Québec) dans l’enseignement primaire ou dans l’enseignement secondaire inférieur / au collège en mathématiques ; cette enquête vous concerne !

Par cette enquête qui vous prendra environ 30 à 45 minutes (il vous est possible d’enregistrer vos réponses et d’y revenir plus tard), nous nous intéressons à vos pratiques et vos perceptions au sujet de l’enseignement des mathématiques !

Voici le lien : https://enquetes.umons.ac.be/limesurvey/index.php/644165?lang=fr

Nous vous remercions infiniment pour votre aide précieuse pour nos travaux de recherche. N’hésitez pas à faire circuler le questionnaire auprès d’autres collègues !

Enseigner et apprendre en période de confinement : conseils aux enseignants et parents

Par Prof. Natacha Duroisin, Docteure en Sciences psychologiques et de l’Education, Spécialité : Psychologie des apprentissages scolaires. Ecole de Formation des Enseignants, Université de Mons.


Depuis le début du confinement lié à la crise sanitaire du Covid-19, le 13 mars à minuit, il a été décidé de suspendre les cours dans les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le défi était alors de taille pour celles-ci : trouver des plateformes et outils adéquats pour proposer l’enseignement à distance, établir et maintenir le contact avec les élèves en tenant compte de la « fracture numérique », s’assurer que chacun d’eux, depuis leur domicile, puisse accéder aux contenus des leçons (même s’il ne s’agit pas de dispenser de nouveaux apprentissages) via un ordinateur ou une tablette… Alors que dans certaines situations, il a fallu parer à l’absence de technologie et de connexion, dans d’autres situations, enseignants, parents comme élèves les emploient constamment. Qu’il s’agisse de les utiliser pour rompre l’isolement, pour télétravailler, pour « faire école » ou encore pour s’informer, l’ordinateur, la tablette et le smartphone sont connectés quasi non-stop à l’Internet. Aussi, la télévision et la radio restent plus longtemps allumées qu’à l’accoutumée et les heures passées devant les écrans à discuter avec sa famille, ses ami.e.s, ses professeur.e.s s’additionnent voire se multiplient au fur et à mesure de la poursuite du confinement… La quasi-totalité des opérateurs téléphoniques offrent des appels illimités, des chaines TV et des « data gratuits » supplémentaires tout en augmentant la vitesse Internet. Tout augmente à l’exception de nos capacités humaines et naturelles. En effet, les technologies ne changent pas nos capacités attentionnelles et mémorielles. Attention donc à la surcharge cognitive et attentionnelle ! Voici quelques conseils, destinés aux enseignants et parents, pour lutter contre certaines (mauvaises) habitudes qui ont pu être adoptées dès les premières semaines de confinement…

1/ Eviter le « multitasking »

Quand elles sont disponibles, les technologies sont plus utilisées encore en temps de confinement qu’en temps normal. On a alors davantage tendance à se laisser distraire par son smartphone (on parle alors de surcharge attentionnelle) ou à faire deux choses « en même temps ». On regarde un programme télé en réalisant un devoir scolaire, on prend connaissance des dernières notifications des réseaux sociaux en même temps que l’on étudie… L’impression donc d’exécuter deux tâches en même temps mais, il ne s’agit que d’une impression multitâche car notre cerveau ne peut supporter deux tâches différentes de manière consciente et simultanée (ce qui est différent pour les automatismes). En mode multitâche, notre cerveau nous conduit à « switcher » plus ou moins rapidement d’une tâche à une autre. Dans cette situation, nos capacités attentionnelles sont alors soumises à rudes épreuves en résulte des performances moindres dans l’une des tâches (voire les deux) que nous voulions accomplir (Gaonac’h, 2019).

2/ Ne pas travailler ou étudier en écoutant de la musique

Alors que le bruit ambiant est globalement peu gênant pour la mémorisation et que la musique instrumentale (sans parole) ne diminue pas les performances mémorielles de façon significative, il n’en est pas de même pour la musique vocale, c’est-à-dire la musique avec énonciation de paroles (Alley & Greene, 2008). Plus encore en période de confinement qu’à l’école (puisque les élèves n’écoutent normalement pas de musique durant les cours), beaucoup de jeunes apprennent et étudient en écoutant souvent des chansons à textes de leurs artistes anglophones ou francophones préférés. Alors que les bibliothèques et lieux d’études sont actuellement fermés, la télévision et la radio mises en bruit de fond, pour rompre l’isolement, diminuent également les capacités de mémorisation. Pour vous en convaincre, essayez la petite expérience suivante. Radio allumée, assurez-vous d’entendre distinctement l’émission d’un présentateur. Prenez un texte d’une dizaine de phrases issu, par exemple, d’un magazine et tenter de retenir les mots rencontrés commençant par les lettres « f » et « r ». Renouvelez l’expérience en coupant le son du poste et en poursuivant (pour ne pas relire le même texte) votre lecture. Alors ? Avez-vous eu besoin de plus de temps, de relecture supplémentaire et de plus de concentration pour retenir les mots lorsque la radio était allumée ? C’est normal. Rien ne vaut donc le silence pour apprendre ou étudier et éviter la surcharge cognitive. En tant qu’enseignant ou parent, il est important de sensibiliser les jeunes à ces pratiques qui nuisent aux apprentissages.

3/ Profiter du confinement pour soutenir et consolider les apprentissages

Les recherches en psychologie cognitive et neurosciences ont parfaitement démontré qu’apprendre requiert de la répétition. Il ne peut y avoir d’apprentissages sans répétition (Dehaene, 2018 ; Duroisin, 2019). En ce temps de confinement, le fait de pouvoir faire une « pause » dans les apprentissages scolaires pour se consacrer à la remédiation ou à la consolidation des apprentissages (cf. FWB, circulaire 7515 du 17 mars) peut apparaitre comme bienfaiteur. Il est important d’apprendre pour comprendre alors qu’ « avoir compris » ne signifie pas « avoir mémorisé ». Plus on augmente les répétitions, plus le nombre de connexions synaptiques entre neurones concernés augmenteront. Alors que lors d’une année scolaire, enseignants et élèves sont aux prises avec les programmes scolaires (en effet, une part non négligeable du stress des enseignants est de « finir le programme à temps »), la possibilité est aujourd’hui offerte aux enseignants de concentrer leur actions d’enseignement sur des tâches de remédiation (quels contenus ou savoir-faire posent encore des difficultés à l’élève ? Comment l’aider à dépasser ces difficultés ?), de consolidation (ce qui a été appris il y a cinq mois ou cinq semaines est-il toujours acquis par l’élève? Dois-je renforcer l’apprentissage ?) et de dépassement (l’élève parviendra-t-il à ré-investir les contenus vus et acquis dans des tâches plus complexes et abstraites ? Comment l’aider à transférer une connaissance acquise dans un autre contexte que celui de l’apprentissage ?).

Un des plus grands défis pour les enseignants, actuellement, est sans doute de parvenir à prendre des mesures régulières des étapes de l’apprentissage pour voir l’évolution individuelle de chaque élève (Lieury, 2012). Mais, comment y parvenir, qui plus est, comment y parvenir à distance ? Non seulement la tâche d’évaluation en elle-même n’est pas évidente mais, en plus, la proximité -ou la distanciation- sociale offerte -ou contrainte- par l’utilisation des technologies pour la suivie des cours rend la manœuvre encore plus délicate.

4/ Favoriser les évaluations formatives

Plus que jamais, les enseignants ont surement intérêt à évaluer fréquemment leurs élèves. Pas d’évaluation certificative ni sommative (pour permettre l’accumulation de points lors de chaque exercice) mais des évaluations formatives, avec remise de feed-backs rapides et précis, permettant, d’abord, de cibler les difficultés et d’y répondre aussi vite que possible, ensuite, de vérifier la consolidation dans le temps des connaissances pour, in fine, viser la maitrise profonde des apprentissages. Proposer un apprentissage en cycles basé sur une succession de « présentations » (comprenez « présentation d’un contenu, d’un savoir, d’un savoir-faire… ») et d’« évaluations » peut constituer une piste d’action pédagogique. L’« évaluation » est fondamentale car elle est le garant de la pérennisation des apprentissages et constitue, à ce titre, le seul moyen de savoir si un élève a appris ou non. L’élève pourra d’ailleurs de lui-même vérifier s’il connait ou non le contenu qu’il a étudié s’il est confronté, régulièrement, à des situations qui nécessitent la mobilisation des apprentissages antérieurs. Contrairement à ce que l’on peut penser a priori, cette façon formative d’évaluer/de s’évaluer ne va pas de soi et doit s’acquérir. Lorsque l’on demande à un enfant et à un adolescent (voire même à un adulte !) s’ils ont appris après avoir passé du temps à étudier, la majorité d’entre eux dira, en toute honnêteté d’ailleurs (!), qu’ils « savent » alors qu’un rapide test des connaissances conduira pourtant à démasquer cette « impression de savoir » au profit d’incertitudes ou d’un faible degré de maitrise à propos de la matière étudiée… Le défi réside donc dans l’évaluation de chacune des étapes de l’apprentissage pour chacun des apprenants et à trouver le juste milieu entre contenus enseignés et contenus évalués.

5/ Limiter le nombre de nouvelles tâches scolaires

Depuis le début du confinement, des activités sont proposées par les enseignants à distance et ceux-ci mobilisés tant au niveau primaire que secondaire ont tendance à donner aux élèves de nombreux exercices et devoirs pour privilégier la remédiation, la consolidation et le dépassement (RCD) (Beauset, Tanghe, Simon, Lovenweent, Kaczmarczyk & Duroisin, 2020). Le phénomène est plus important encore dans l’enseignement secondaire quand des enseignants de disciplines différentes interviennent à distance pour donner des cours et des préparations à faire aux élèves. Parmi les tâches à effectuer, on compte une multitude d’exercices requérant des capacités d’attention et de mémorisation. Quid des élèves plus lents et de ceux qui ne bénéficient pas à la maison de l’aide des parents ou même de conditions satisfaisantes pour réaliser les travaux demandés (absence de chambre individuelle ou de lieu calme, matériel informatique insuffisant, connexion instable ou absente…) ? Quid des élèves qui se sentent débordés face aux tâches qui leur sont demandées ? Il convient d’être attentifs au fait que les processus attentionnels et mémoriels ont leurs limites. Face à un enseignement à distance reposant sur des activités de lecture (dont la lecture de consignes peut s’avérer pour certains déjà très handicapante) et durant lequel le sentiment de solitude peut être renforcé, ce qui guette des élèves plus lents et surchargés est la démotivation, le découragement voire le décrochage scolaire.

6/ Privilégier les contenus « stop and go »

Les télévisions locales ou nationales proposent durant toute la période de confinement des programmes audio-visuels de type éducatif (Y’a pas école, on révise ! sur la RTBF ; L’école à la maison sur Notele…). Si ces programmes télévisuels ont pour objectif premier d’offrir à tous les enfants et adolescents des contenus scolaires sans forcément nécessiter de connexion Internet, il ne faut pas négliger le second objectif de ces programmes qui offrent également un moment de répit à des parents qui mesurent aujourd’hui, en période de confinement -probablement plus qu’hier-, le rôle des enseignants. Alors que l’apprentissage dépendra, pour une part importante, de la qualité et de la pertinence des programmes proposés (rappelons-nous l’échec de l’émission « Les Télétubbies » !), il convient d’accompagner les jeunes enfants lors du visionnage de certains programmes éducatifs (Esseily, Guellai, Chopin, & Somogyi, 2017). En effet, il serait illusoire de penser que placer son enfant devant la télé proposant des programmes -aussi éducatifs qu’ils soient- engendre, de facto, des apprentissages. Sans que les adultes en aient directement conscience, il s’avère que les enfants les plus jeunes ne disposent pas de capacités d’analyse perceptive de l’image suffisantes pour identifier et acquérir les apprentissages visés en temps réel. Il est alors recommandé de pouvoir stopper une émission à un moment donné (« stop ») pour faire le point, demander ce qui a été compris ou encore y ajouter une anecdote liée au vécu de l’enfant avant de pouvoir redémarrer (« go ») le visionnement (Lieury, 2012). Cela ne concerne évidemment pas uniquement les programmes télé, il en est de même pour toutes les vidéos issues des réseaux sociaux tels que YouTube. Notons que pour les enfants plus âgés et les adolescents, la lecture (sur écran ou sur papier) reste un des meilleurs médias pour son mode autorégulé, en d’autres termes pour le contrôle rendu possible sur la prise d’informations, de la part de l’utilisateur. En effet, quand on lit, le rythme de lecture n’est pas imposé, les retours en arrière peuvent être réalisés rapidement et la présentation visuelle de mots constitue une manière efficace d’améliorer son orthographe et son répertoire lexical.

7/ Vocaliser pour mieux mémoriser

La vocalisation est également appelée « apprentissage perroquet » ou « apprentissage par coeur ». Des recherches, depuis longtemps, ont montré que la vocalisation est fondamentale dans le processus de mémorisation (Gathercole et Conway, 1987). La lecture s’accompagne automatiquement d’une vocalisation, à voix basse chez les enfants et adolescents. Elle est intériorisée chez les adultes : on parle alors de subvocalisation. Ce phénomène inconscient a pu être mis en évidence par l’enregistrement de l’activité électrique des muscles du larynx. Toutes les recherches menées (demandant notamment aux individus de vocaliser autre chose -des chiffres par exemple- que les éléments lus lors d’une tâche de lecture) ont montré que la suppression de la vocalisation provoque une diminution de la mémorisation (i.e. MacLeod, Gopie, Hourihan, Neary & Ozubko, 2010). Généralement, la (sub)vocalisation est répétitive, on parle alors d’autorépétition. Alors que le confinement impose parfois aux membres d’une famille de vivre, de faire la cuisine, de regarder la télévision, de télétravailler, de faire des activités pour l’école dans une même pièce, il est important de laisser aux jeunes enfants et aux élèves en difficultés le soin de vocaliser leurs lectures et, non seulement d’accepter le « bruit » causé par cette vocalisation nécessaire à la rétention d’informations, mais de valoriser ce travail en prenant le temps de les écouter lire.

8/ Ne pas mettre de côté l’ « action » malgré l’enseignement à distance

Il est tentant de proposer des leçons basées sur la lecture d’un texte et le visionnement de capsules vidéos. On parle alors, dans ce cas-là, d’un double codage de l’information (codage verbal et codage imagé). En contexte de classe classique, l’apprentissage par l’action occupe une place particulière et importante dans l’enseignement primaire jusqu’en supérieur pour certaines disciplines et a montré son efficacité pour des apprentissages plus pratiques. Durant le confinement, il est souhaitable d’envisager le triple codage (Peterson & Mulligan, 2015) pour favoriser les apprentissages. Ainsi, la lecture de textes, le visionnage de petits films de démonstration doivent continuer d’être accompagnés, dans la mesure du possible et avec les moyens disponibles, par la réalisation personnelle d’expériences ou de manipulations. Evidemment, ce type de codage ne concerne pas tous les apprentissages et est utile si la performance requiert une composante motrice pour l’acquisition de connaissances (en physique ou biologie, on pourra proposer de simples expériences sur l’électricité statique, les illusions d’optique ou les mouvements respiratoires).

D’autres recommandations peuvent être formulées :

  • Au cours de la journée, il s’avère important d’établir des moments sans connexion et sans recours aux technologies. Des moments consacrés à l’écoute des informations et des moments pour travailler et étudier doivent être circonscrits. Pour l’étude et le travail scolaire, il convient de privilégier des temps courts (tranches de 30 minutes environ) car les capacités d’attention et de mémorisation sont limitées, plus encore en temps de confinement, mais répétés.
  • Alors que le confinement est prolongé, que les bibliothèques et lieux d’études habituellement ouverts au public resteront fermés plusieurs semaines et que les élèves du primaire et du secondaire n’ont peut-être pas la possibilité de s’isoler dans une pièce à part pour apprendre et étudier, il est important que les membres de la famille se mettent d’accord sur des moments de « silence » afin de permettre à chacun de se concentrer sur certaines tâches scolaires.
  • Plus encore lors de ce confinement qu’en temps normal, apprendre nécessite des efforts. L’apprentissage scolaire n’est généralement pas un acte spontané et il importe qu’enfants et adolescents soient conscients du fait que sans effort, il ne peut y avoir apprentissage. L’effort sera caractérisé par de la répétition. Une répétition qui, pour être efficace, devra avoir lieu dans le calme, le silence, à l’abri des perturbations numériques et technologiques.
  • Enfin, il est fondamental d’éviter de surcharger cognitivement les élèves par une multitude de matières et de contenus. Si de nouveaux acquis peuvent prendre place au détour d’une sortie dans le jardin ou d’une séance d’exercices dans un manuel offrant un accès gratuit, il convient également -et surtout- de s’assurer de fixer l’essentiel des acquis. N’oublions pas que le confinement est aussi vécu de manière négative par nos enfants privés de la liberté de rencontrer leurs ami.e.s pour réaliser leurs activités extérieures préférées. A la surcharge cognitive et attentionnelle, s’ajoute un manque socio-affectif qu’il convient également de prendre en compte.

Alors que le confinement engendre du stress et que ce dernier peut atténuer les capacités d’attention et de concentration, les enseignants et élèves du primaire, du secondaire et les étudiants de l’enseignement supérieur ont tout intérêt à (faire) adopter les comportements adéquats et raisonnés face à l’utilisation massive et peut-être aussi invasives des technologies. Il est également important de changer certaines habitudes et pratiques qui ne favorisent pas les apprentissages. Si les jeunes ne mettent pas spontanément en œuvre de bonnes pratiques favorisant les apprentissages, il est du ressort et du devoir des adultes, enseignants et parents, de prendre le temps d’expliquer aux élèves, enfants ou adolescents, quelles sont ces pratiques pour essayer de les mettre en œuvre malgré le confinement. Plus qu’une nouvelle forme d’apprentissage pour les enfants, c’est un véritable défi qui s’impose aux parents qui ne bénéficient pas de la formation des enseignants professionnels ni de leur capacité à prendre du recul.


Alley, TR, Greene, ME (2008). L’impact relatif et perçu de la parole non pertinente, de la musique vocale et de la musique non vocale sur la mémoire de travail. Curr Psychol 27, 277-289.

Beauset, R., Tanghe, C., Simon, L., Lovenweent, C., Kaczmarczyk, M. et Duroisin, N. (Coord.). (2020). « Expérience pilote visant à développer l’accompagnement personnalisé au premier degré secondaire commun et à dénouer des obstacles à l’apprentissage ». Rapport intermédiaire de recherche. Université de Mons.

Conway, M. A., & Gathercole, S. E. (1987). Modality and long-term memory. Journal of Memory and Language, 26, 341–361. doi:10.1016/0749-596X(87)90118-5.

Dehaene, S. (2018) . Apprendre! Les talents du cerveau, le défi des machines. Paris : odile Jacob.

Duroisin, N. (2019). L’avenir de la neuroéducation. LUMONS-élément, 31, 6-8. URL : https://hosting.umons.ac.be/php/AIPU2014/BLOG_INAS/ND_2019_UMONS31.pdf

Esseily, R., Guellai, B., Chopin, A. & Somogyi, E. (2017). L’écran est-il bon ou mauvais pour le jeune enfant : Une revue de la littérature sur la prévalence de l’écran et ses effets sur le développement cognitif précoce. Spirale, 83(3), 28-40. doi:10.3917/spi.083.0028.

Fédération Wallonie Bruxelles (2020). Circulaire n°7515 du 17/03/2020. Coronavirus Covid-19: décision du Conseil National de sécurité du 12 mars 2020. URL : http://www.enseignement.be/upload/circulaires/000000000003/FWB%20-%20Circulaire%207515%20(7768_20200317_144357).pdf

Lieury, A. (2012). Mémoire et réussite scolaire. Paris : Dunod.

Gaonac’h, D. (2019). Quand le cerveau se cultive. Psychologie cognitive des apprentissages. Paris : Hachette Education.

MacLeod, CM, Gopie, N., Hourihan, KL, Neary, KR et Ozubko, JD (2010).  The production effect: Delineation of a phenomenon . Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 36, 671–685. doi: 10.1037 / a0018785 Peterson, D., & Mulligan, N. (2015). Action Memory and Encoding Time: Evidence for a Strategic View of Action Memory Processing. The American Journal of Psychology,128(4), 419-429. doi:10.5406/amerjpsyc.128.4.0419